Pour beaucoup, Lolita est un livre qui se découvre la nuit. L’image évoque celle d’une adolescente dévêtue derrière des volets où se déroule « un spectacle que le plus blasé des voyeurs aurait payé cher pour voir ». En ce qui me concerne Lolita est définitivement lié au soleil d’été, celui de mes 20 ans : le cadeau d’une amie d’enfance qui me harcelait depuis des années pour me prêter son exemplaire. Je croyais avoir trouvé la parade : « De toutes façons, je n’aime pas lire les traductions. » Il en fallait plus pour décourager Faïza qui, à l’occasion d’un week-end à la campagne, m’a offert le livre en version originale.

Je l’avoue, j’ai eu du mal à accrocher aux premières pages. L’écriture était belle mais l’histoire me semblait aussi distante que les désirs pathétiques et sordides d’Humbert Humbert. Puis à la cinquantième page exactement, le déclic s’est produit. Pressée de questions sur l’identité de son amant, la première épouse d‘Humbert finit par désigner du doigt le chauffeur du taxi qui les conduit. Mon voyage avec Lolita a réellement démarré avec cette introduction à l’humour noir de Nabokov.

Un livre nocturne ? Pour moi Lolita c’est le soleil du jardin qui chauffe le jardin de Mrs Haze, « sa Lo et ses lis » ; qui éclaire d’une lumière indiscrète (presque) tous les recoins de la vie provinciale d’où toute ombre doit être proscrite ou reléguée derrière les rideaux – un idéal Hollywoodien aussi artificiel que son Technicolor ; une toile de Hopper cachant l’univers monstrueusement charnel d’un Francis Bacon. L’été est la saison où les secrets piaffent pour se montrer au grand jour ;  le lac où l’on se baigne avec sa montre « waterproof » mais où l’on ne peut noyer ni son épouse ni ses chagrins. La chaleur du soleil, tempérée par les arbres du jardin familial, est définitivement associée dans mon souvenir à la découverte du langage de Nabokov.

Lolita est un de ces livres rares où chaque phrase est une œuvre d’art qui réclame d’être savourée. Un joyau aux mille facettes, chacune composée de petites touches inoubliables : des détails anodins (« My Cue » titre parfait pour une biographie théâtrale) aux petites phrases (« Combien des cœurs de chiens brisés par l’interruption d’un jeu ?»)  en passant par celle qui reste ma préférée, tous romans confondus: « Un quart de son visage emporté, au dessus duquel virevoltaient deux mouches surexcitées par la réalisation croissante de leur incroyable veine. »

Dans ces conditions Lolita me semblait un livre « infilmable » car comment reproduire à l’image le premier intérêt du roman, la beauté de son style ? La première fois que j’ai vu l’adaptation de Kubrick, je ne pouvais qu’être déçu. Je ne retrouvais pas dans cette version censurée « mon » livre. Pourtant aujourd’hui c’est l’un des deux Kubrick que je possède en DVD (le second étant un autre film « imparfait » Shining). Avec le recul je réalise qu’au-delà des questions de censure, le meilleur parti pris du cinéaste était de s’éloigner de l’œuvre pour avoir une chance de lui rester fidèle (sans doute plus que l’adaptation respectueusement académique mais vide d’Adrian Lyne). Perfectionniste de l’image comme Nabokov l’était des mots, c’est dans le non-dit que Kubrick retranscrit le mieux la fausse normalité décrite par l’écrivain, dans le contraste entre ce qui est montré en premier-plan et ce qui se trame derrière. La satire légèrement surréaliste trouve sa meilleure illustration avec le duo Clare Quilty (Peter Sellers) / Vivian Darkbloom dont l’aspect psychédélique tout droit sorti de Chapeau Melon et Bottes de Cuir fait tâche dans le décor. Parfaitement accordé mais vaguement déstabilisant pour les autres, leur ballet muet peut attirer dans sa toile un maître d’hôtel sexuellement ambigu ou, involontairement, une envahissante matrone. Dans le rôle de Mrs Haze, si ridicule dans ses velléités de raffinement qu’elle en devient touchante, Shelley Winters offre peut-être la meilleure transposition d’un personnage de roman à l’écran.

Cinéaste à sa façon, Nabokov représente ce qui me semble la marque ultime du talent d’écrivain : le pouvoir de rendre beau le sordide, non pas en voilant sa réalité mais en le montrant sous son angle le plus humain, le plus pathétique ou le plus dérisoire. Pour reprendre les poncifs dont on a longtemps affublé le roman, Lolita n’est pas un livre immoral, ni même amoral. A travers ses personnages peut-être amoraux (Humbert) ou délibérément immoraux (Quilty), il dépouille de ses illusions ce qu’on a tendance à qualifier d’ « amour » et qui n’est souvent que passion, une obsession cannibale dévorant la cible et son réceptacle. Une œuvre ne peut être immorale quand elle refuse de mentir et nous met face à nos réalités. Livre finalement hautement moral mais non moralisateur, Lolita nous entraine comme un road movie sur une voie sans issue.

« Ce qu’il y a d’horrible dans cette histoire », m’a dit Faïza quand nous discutions du livre, « c’est que chacun des deux est conscient que cette relation est néfaste pour lui comme pour l’autre, mais qu’aucun ne sait comment en sortir. » A travers ces paroles je découvrais une face ignorée de mon amie d’enfance. Je me demandais à quel moment elle avait acquis cette capacité d’analyse des relations humaines. Il me semblait entrevoir un fragment de ce qu’avait pu être sa vie pendant cette période où nous nous étions perdus de vue et où chacun séparément avait entamé sa vie d’adulte. Elle m’avait fait découvrir ce livre qui à son tour me la faisait découvrir. En un sens, il devenait le pont reliant ce que nous ignorions encore l’un de l’autre. L’histoire de deux êtres que tout sépare nous rapprochait.

Le plus grand paradoxe du livre, et de Humbert, est que de cette passion cannibale, sadomasochiste et profondément égoïste émerge le véritable amour, inconditionnel et désintéressé. La chute d’Humbert s’achève sur une forme cruelle de rédemption. Alors qu’on ne peut s’empêcher de s’attendre à un dénouement tragique entre l’homme et la nymphette devenue médiocre femme au foyer, au geste fatal qui réduirait cette histoire impossible à un banal fait divers, Humbert ne peut se résoudre à le commettre : « Je l’aimais, voyez-vous. » Après le raffinement parfois auto-parodique des pages précédentes, la simplicité même de cette confession est bouleversante – et le devient encore plus avec la résignation à cet esclavage sans issue: « It was love at first sight, at last sight, at ever and ever sight ». Tout ce qui suit n’est qu’épilogue, comme la prison physique dans laquelle Humbert achève son histoire sur un ultime cri désespéré qui en fait (avec Les Raisins de La Colère de Steinbeck et Le Lion de Kessel) l’une des fins les plus poignantes que j’ai jamais lues.